La chute ou le salut

Quand le désespoir est si profond que je refuse de croire en un bonheur possible,

Quand contacter l’ultime ressource devient improbable, quand les forces s’amenuisent, que le sens est perdu et que la flamme de la dernière allumette vacille dans l’obscurité,

Quand la Foi de l’autre, son invincible espoir, censés être un soutien, se transforment en autant de lames plantées dans ma chair, ravivant un supplice que toute l’énergie déployée ne suffit plus à contenir,

Quand cette contraction intérieure devient paroxysmique, que tout se tend, que mon corps devient aussi dense, aussi froid que du métal, que tout mon être s’organise pour résister encore et ne pas mourir,

Que fait la Vie ?

Elle n’a d’autre choix que de maintenir la pression, en la renforçant peut-être, pour qu’enfin cette part de moi, recluse, enfouie dans mes ténèbres les plus profondes, au cœur de mes grottes intérieures et humides, perdue dans l’abime le plus terrifiant que je puisse abriter, cette part-là, terrifiée et hagarde, qui recule sans cesse, de plus en plus loin, afin qu’on ne puisse pas la contacter, cette parcelle intime, acculée et sans force, se laisse atteindre. Rejoindre. Toucher. Enfin.

Laissant la place à l’Amour qui frappe à la porte depuis si longtemps. Patient, tenace.

Un Amour tellement grand que mon esprit, incapable de l’imaginer, préfère nier, justifiant cette négation par l’expérience présente dont Il est manifestement absent. Les exemples sont nombreux et tellement pertinents. Miroirs exacts et sans concessions de cette noirceur qui me dévore les entrailles. Reflets implacables de mon refus à l’envisager.

« Mon Dieu, Pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Vivre ce sentiment d’abandon jusqu’au bout, vider le calice jusqu’à la lie, et s’écrouler. Enfin. S’abandonner au centre même de cet abandon et pleurer jusqu’à l’épuisement sur la femme ou l’homme misérable que je suis. Laisser partir tout ce qui émerge. Laisser les eaux boueuses et saumâtres se clarifier jusqu’à devenir limpides, cristallines. Vivifiantes.

 

Mourir à soi-même requiert un courage certain et nous ne disposons que de la Foi pour nous guider dans ce processus initiatique puissant. Notre seul soutien, lorsque le processus se déroule en toute lucidité, est de faire confiance.

Et lorsque l’identification ne permet pas la lucidité, nous n’avons que l’histoire que nous nous racontons pour nous tenir chaud. Celle qui précisément est à l’origine de notre effroi. Et c’est très bien comme ça. Nous ne pouvons abandonner notre peur qu’après lui avoir fait face.

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Si l’on veut être sûr de la route que l’on foule, il nous faut fermer les yeux et avancer dans le noir

St Jean de la Croix

Seule l’obscurité nous révèle à nous même. Et ces multiples plongées dans nos abysses intérieures n’ont pas d’autres vocations que de nous recevoir nous-même.

Quand cette contraction intérieure devient paroxysmique et que plus rien ne peut advenir que la chute ou le salut, le lucide chutera en souriant parce qu’il sait que sa chute le mènera au salut. Le terrifié chutera en hurlant mais son cri s’arrêtera dès que ses poumons seront vides.

Dans le silence revenu, il lui sera enfin possible  de voir que son refus initial était le seul obstacle à la survenance de jours meilleurs. Au cœur de ces retrouvailles intimes, il sentira alors descendre en lui cet Amour qui n’avait jamais cessé de lui tendre la main. Patiemment. Avec ténacité.

 

© Laurence Villevieille – Octobre 2020